En entrevue, Woody Allen qualifiait d’ésotérique la musique de La Nouvelle-Orléans qu’il joue avec ses six musiciens. Une exagération digne des personnages un peu tordus qu’il incarne au grand écran, d’autant plus qu’hier, à la salle Wilfrid-Pelletier, le groupe a joué des choses archiconnues comme Down By The Riverside, St. Louis Blues et même La vie en rose, que le pianiste Conal Fowkes a chantée en français pendant que le fort sympathique directeur musical Eddy Davis faisait les choeurs en anglais.

Woody n’a pas chanté, mais son trompettiste (Simon Wettenhall) et son tromboniste (Jerry Zigmont), oui. Ils y ont mis de l’enthousiasme, et le public a aimé, mais on leur conseille fortement de conserver leur emploi principal. Le plus drôle, c’est que le chanteur le plus talentueux du groupe est probablement le batteur John Gill, qu’Allen nous avait gardé pour le dessert, au rappel, justement pour St. Louis Blues.
Comme il nous l’avait aussi dit, Allen a appris à tâter le pouls d’un public du temps où il faisait du stand-up dans les cabarets. Il l’a prouvé une autre fois en indiquant au fur et à mesure aux musiciens quels morceaux jouer. Plus la soirée avançait, plus le jeu hésitant du début, où il tirait de sa clarinette le pépiement d’un oiseau blessé avant de fouiller nerveusement dans la poche de son pantalon pendant qu’un autre faisait un solo, était balayé par un jeu d’ensemble réjouissant, plus chaque morceau était construit en fonction d’une finale jubilatoire. De façon générale, le groupe, tout comme le clarinettiste, était nettement plus convaincant dans les pièces rythmées que dans les plus lentes.
Personne n’était dupe, c’est Woody Allen le cinéaste vedette qu’on était venu voir. Les spectateurs l’ont accueilli chaleureusement, mais ils sont restés assis. Dans les moments les moins convaincants, le public avait sans doute l’impression d’être un peu voyeur, comme s’il était en train d’épier de vieux amis jouant pour leur propre plaisir.
Les solos des musiciens, de qualité inégale, ont été applaudis modestement, parfois un peu plus fort, mais jamais avec un enthousiasme débordant. La plupart du temps, c’est le solo du clarinettiste vedette qui était le moins applaudi, comme si les fans craignaient de dénaturer leur relation avec Woody Allen en lui faisant des accroires.
Allen s’est fait peu bavard. Après deux morceaux, il a salué les spectateurs, disant qu’il en était à sa première visite à Montréal et qu’il était honoré de jouer au Festival de jazz. « Nous allons vous jouer de la musique de La Nouvelle-Orléans, du blues, des chansons populaires, des hymnes et des morceaux de boîtes de jazz. J’espère que vous allez apprécier, on va faire de notre mieux. »
Puis il a repris le micro vers la fin pour présenter les musiciens avant de revenir pour les rappels, cinq chansons au total.
Le public a souri quand Allen a regardé la montre d’Eddy Davis avant de se lancer dans les trois premières pièces du rappel. Puis il est revenu saluer deux fois tout seul avant de rappeler ses collègues en faisant signe aux spectateurs qu’il ne leur en jouerait qu’une. Ce sont les seules fois où on a eu l’impression d’avoir devant nous le personnage de ses films.
Alain De Repentigny
La Presse.
(extrait de Cyberpresse)