Leonard Cohen à la PdA

Leonard Cohen à la PdA

En fait, ce que Leonard Cohen offre à son public dans le cadre de sa nouvelle tournée s’avère clairement supérieur à sa performance de 1993 – à laquelle j’avais assisté. Sa voix, que l’on croyait réduite à quelque retranchement dans le registre grave, a repris vie. L’instrumentation dont il fait usage sur scène est idéale, à quelques exceptions près – certains claviers synthétiques dont il a abusé par le passé, pour citer un des rares exemples.

Au service de Cohen et de son immense répertoire, un orchestre de six musiciens et trois choristes mêle avantageusement les genres : inflexions juives et tziganes d’Europe de l’Est, compléments méditerranéens (grecs, par exemple) et autres croisements imaginés au terminus de l’Occident se fondent ainsi dans le folk, le blues, la soul ou le gospel ayant germé en Amérique.

Dans le cas qui nous occupe, l’habit fait ici le moine : le complet anthracite et le feutre gris de Cohen ne sont pas sans rappeler cette élégance modeste des immigrants juifs du siècle précédent. À plusieurs reprises, il lèvera son chapeau et congratulera son public comme ses musiciens. Voilà qui coiffe l’identité du septuagénaire, parfaitement assumée.

Permettons-nous d’insister : ce à quoi nous avons eu droit (hier et lundi) à la salle Wilfrid-Pelletier tient du rêve, de l’échange idéal entre un public fidèle et un grand artiste revenu dans sa ville natale dont il incarne si bien le brassage des cultures. La réception survoltée de ses fans n’était-elle pas en soi une pièce d’anthologie ? Aurait-on battu des records d’ovations ?

« Fais-moi danser jusqu’au bout de l’amour » a-t-il récité en français, traduisant quelques rimes de sa première chanson au menu : Dance Me to the End of Love. L’accueil a été délirant dès son apparition sur scène, l’émotion n’a cessé de fréquenter des paroxysmes pendant ces trois heures de récital. À maintes reprises, on a vu un Cohen sincèrement touché par son public issu des « solitudes » montréalaises (anglo, franco, juive, etc.) telles qu’il les a vécues en grandissant dans cette île.

« Merci Montréal malgré les prix gonflés », a-t-il échappé non sans humour, avant d’entonner la prophétique The Future, qui évoquait en 1992 (année de sa création) un chaos alors insoupçonné au lendemain de l’effondrement d’un ordre mondial tel qu’on l’avait connu depuis la Seconde Guerre.

« Il y a 14 ou 15 ans, la dernière fois que je suis monté sur scène, je n’étais qu’un gamin de 60 ans avec des rêves fous. Depuis, j’ai pris beaucoup de Prozac, étudié la philosophie et les religions, observé une diversité de cas psycho-socio-politiques… Et je puis dire sans crainte de contradiction qu’il n’y a pas de remède pour l’amour ». Ain’t No Cure For Love, a-t-il enchaîné devant une toile soul et gospelisante.

Genoux fléchis, épaules voûtées, recueilli, il enveloppe son micro de son aura, cueille au passage les ondes les plus clémentes pour les redistribuer à ses ouailles. Plus que généreusement, il puise dans un répertoire qui tient du trésor national. Bird on the Wire façon gospel blues, Everybody Knows servie en marche pop aux effluves country, puis un air entonné avec sa choriste principale et coauteure sur ses deux derniers albums, Sharon Robinson : I smile when I’m angry/I cheat and I lie/I do what I have to do… Voilà Who By Fire, superbe plongée dans la nature humaine comme il y en aura tant d’autres pendant toute la durée de cette soirée. On se rend à l’entracte notamment avec Hey, That’s No Way To Say Goodbye et Take This Waltz, inspirée d’un poème de Federico Garcia Lorca. Car il est aussi question de poésie dans ce récital : en français comme en anglais, les mots sont souvent dits avant d’être chantés, la puissance d’envoûtement s’en trouve accrue.

Après l’entracte, on aura droit à l’autodérisoire et bluesy-kitch Tower of Song, émaillée d’un solo minimaliste du chanteur au clavier. « Vous êtes très généreux », déclare notre pince-sans-rire à la foule qui vient d’applaudir candidement sa performance. La chanson se terminera sur une pissante dissertation de son auteur sur le « ouh dam dam » chanté par les choristes. Bien sûr, la seconde partie du récital regorgera d’incontournables : Suzanne, Avalanche, I’m Your Man, A Thousand Kisses Deep, Anthem… Hallelujah, une des plus reprises de son répertoire (kd lang il y a quelques semaines à peine), déchaînera carrément l’auditoire.

Au début d’une série de neuf rappels, notre Leonard se sera fait rassurant « On n’est pas pressés ». Effectivement : So Long Marianne, First We Take Manhattan, Sisters of Mercy, Closing Time, Famous Blue Raincoat, I Tried To Leave You, entre autres, le tout coiffé d’un chant a cappella (Wither Thougoest, tiré de l’Ancien Testament) et d’une strophe traditionnelle exprimée en français : « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai. »

Qu’ajouter à cela ?

(extrait de Cyberpresse Alain Brunet

La Presse)

Pour en savoir plus 
http://www.leonardcohen.com/

bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark
tabs-top

Commenter cet article