Vincent Delerm

Vincent Delerm

L’archétype du garçon qu’on aurait adoré détester

Dans une vie antérieure, pas encore complètement évanouie, Vincent Delerm est l’archétype du garçon qu’on aurait adoré détester. Fils de prof, un rien poseur, tête de premier de la classe à qui tout réussit et dont les états d’âme parlent aux filles. L’horreur.

Une dizaine d’années plus tard, passé du cours de philo au studio d’enregistrement, le même plaît. Beaucoup. Aux autres, ainsi qu’à nous. Sans préavis, ni triomphalisme, le rejeton de Philippe D., pourvoyeur de best-sellers sur le tard, s’est retrouvé à 26 ans avec environ 400 000 albums vendus, une réputation scénique des plus flatteuse, et aussi suffisamment de détracteurs pour valider le caractère « phénoménal » de son entrée dans le cénacle de la chanson française dite « de qualité ».

Premiers pas en février 1997, petits lieux parisiens et c’est l’effet boule de neige ; à mesure que le chanteur, lui, presque gêné de se retrouver si vite si haut, continue de la jouer profil bas. « J’ai eu de la chance… Peut-être que les radios m’invitaient plus facilement, en se disant qu’avec un nom connu, au moins je pourrais toujours parler de mon père, si je n’avais rien d’autre à dire. »

Estampille. Ce qui est d’autant plus faux que Vincent Delerm impose vite des spectacles où les chansons sont entrelardées d’apartés cocasses, considérations existentielles et autres traits d’esprit qui, l’intonation et le regard aidant, ne tardent pas à devenir une estampille. Se pose alors la question déjà cruciale de savoir comment renouveler et gérer le succès.

Une situation que résume l’artiste mal rasé avec clairvoyance : « La réalité est complexe : le public attend que vous refassiez exactement la même chose, et les médias escomptent l’inverse, motivés par ce culte bien français du changement. Alors, j’ai opté pour une solution médiane : un deuxième album très arrangé, avec cordes et cuivres, et un spectacle dépouillé, qui reconduit la formule « piano-voix »… De toute façon, il ne faut pas oublier qu’on se situe dans le divertissement. Et relativiser : une chanson exceptionnelle a une durée de vie de trente ou quarante ans. Toutes les autres, les « nôtres’’, n’existent au mieux que deux ou trois ans. C’est quand même dérisoire. » Dérisoire, mais traité méthodiquement, avec une application presque « scolaire » qui entend faire fi des aléas.

« Ne pas oublier chaussures de running, ainsi que maillot de bain ! Semaine sportive… » C’est écrit sur la feuille de route de Vincent Delerm qui, dans la clémence des premiers jours d’automne, stationne une semaine à Aix-en-Provence. Néanmoins, on perçoit plus une atmosphère studieuse que dilettante autour du Jeu de paume, théâtre à l’italienne de 500 places où il n’y plus une place à vendre ­ comme partout ailleurs ­ cinq soirs d’affilée.

Nous sommes début octobre et la tournée a débuté trois semaines plus tôt, à l’orée de Paris et pourtant en retrait du brouhaha médiatique, dans un théâtre de Malakoff. Kensington Square, le deuxième album, est sorti au printemps. Depuis, il s’écoule, confortant la position de son auteur parmi les nouveaux chefs de file d’une scène tricolore à la fois délurée et reconnaissante (Souchon, Renaud…).

Pince-sans-rire. A Aix, Delerm déplore « un public d’abonnés, un peu froid », qui ne lui renvoie pas grand-chose ­ « déjà que je ne fournis pas une énergie diabolique »… Pourtant, les gens repartent manifestement conquis. Kerwin, étudiant à Sciences-Po, loue « l’intimité du lieu » qui permet de goûter pleinement une telle « association du théâtre et de la musique ». Une femme adore le « côté pince-sans-rire », tout en doutant de prendre le même plaisir sur disque et en se demandant « si ça touche autant les garçons ».

Plus tard, sur une terrasse du cours Mirabeau, deux hommes adressent à Vincent Delerm un remerciement courtois et furtif, auquel l’artiste répond de façon non moins sobre, se félicitant au passage d’une relation saine avec des admirateurs qui ne regardent pas par le trou de la serrure. Ce sont en majorité les filles qui se signalent, mais la typologie « France Inter/Télérama, 25-35 ans, s’est élargie » à mesure que le succès a enflé.

Cinq jours après, Vincent Delerm et sa garde rapprochée (trois garçons : éclairage, son, régisseur) ont traversé la France et retrouvé une atmosphère lilloise qu’ils affectionnent. Le théâtre Sébastopol est plus grand, mais tout aussi charmant. Dans la loge, à peine investie, quelques fruits, tablettes de chocolat et boissons côtoient une tenue immuablement noire, accrochée à un cintre. « Globalement, il y a un fond de poussière dans mon cerveau qui lie la scène au music-hall, analyse le chanteur. Sortir vraiment avant le rappel, saluer, ça n’est pas un protocole rock’n’roll, mais j’apprécie ce rituel. » Comme aussi boire un ou deux verres de vin pendant la balance (qui peut virer au karaoké : Madness, Gold, The Cure…), ou s’isoler une heure avant de monter sur scène.

De même, une fois sous les lumières ­ judicieusement parcimonieuses ­, Vincent Delerm déroule un spectacle calé avec assez de soin pour juguler l’approximation. Ce dont il s’explique à partir d’arguments irréfutables, compte tenu du postulat « scénarisé ». « Contrairement au studio, je pense que, sur scène, on ne fait pas ce qu’on veut, mais ce qu’on peut. Le corps développe des réflexes à partir desquels il faut ensuite composer. Une fois ce constat établi, j’ai envie d’être libre de réagir mentalement de telle ou telle manière, selon l’attitude du public. En général, soit en décidant de calmer le jeu, soit de chercher à l’enflammer, histoire au moins de rappeler que je ne suis pas une machine « piano-voix ». C’est une approche très stratégique : paradoxalement, j’éprouve une plus grande souplesse en travaillant à partir d’une structure assez rigide ».

L’ex-compagnon fantasmé de Fanny Ardant propose donc partout le même spectacle : vingt chansons, des « sketches » en voix off (François Morel, dans la peau du spectateur râleur désamorçant les éventuels griefs : « Tu vas voir qu’y va être tout seul, comme la dernière fois… »), les oeillades impavides d’usage, un fil rouge pas très bien tendu (l’évocation d’une Charlotte Carington, écho à la Karine Redinger de Voulzy)…

Ruades. Cependant, sous couvert de duplication, Vincent Delerm affermit son style, dosage subtil d’humeurs ironiques et saturniennes au gré de mélodies fignolées. Avec une attitude apparemment circonspecte qui n’interdit pas les ruades. Comme ce procédé éprouvé qui consiste à casser l’ambiance au moment où tout le monde se lève pour taper des mains (le Monologue shakespearien). Cette réécriture intégrale (« … J’suis prêt à tout accepter/JMJ ou fête du PC… ») de Tes parents, un des tubes du premier album.

Ou encore l’idée crâne, là où tant se satisferaient du fond de commerce, d’introduire quatre nouvelles chansons. Dont Dans la ville, qui touche par son élégante sobriété, tandis qu’un poilant Harlem Désir tacle la beauferie sportive : « Pourquoi c’est si beau/Pourquoi c’est si bien/De taper aux pénos les Italiens… Après deux verres de punch/Est-ce que c’est normal/Qu’on dise « regarde la tronche des Ritals » ».

Un air parmi d’autres, surréférencés (Châtenay-Malabry, le Baiser Modiano, Evreux…), qui peut bien inciter Vincent Delerm, dans la quiétude de sa loge retrouvée, à dire : « Ma petite mission, en tant que mec qui a envie de faire le malin, c’est dans la chanson que je la place, et nulle part ailleurs. » Et, nous, à le suivre.

Gilles RENAULT
Libération

Pour en savoir plus 
http://www.vincentdelerm.com/

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