Daddy nostalgie

Daddy nostalgie

Le lundi 31 juillet 2006

( Extrait de Cyberpresse )

Daddy nostalgie

Valérie Lesage

Le Soleil

La curiosité s’éteint-elle avec la jeunesse ? Est-ce que la musique qu’on aime le plus au monde est celle qui a marqué notre adolescence et notre jeune vingtaine ?

Passé le cap de la trentaine, il arrive souvent que le mélomane entende ses amis lui dire qu’ils sont déconnectés, qu’ils ne connaissent plus rien à la musique d’aujourd’hui. Il y a bien des gens chez qui la curiosité musicale reste intacte avec les années, mais les nostalgiques semblent une espèce beaucoup plus répandue.

J’entends encore un gentil daddy nostalgie me dire au Festival d’été, dans l’attente du spectacle de Gilles Vigneault, qu’il faisait bon voir quelques jeunes parmi les spectateurs, que ça leur ferait du bien d’entendre de la « vraie bonne chanson », que ça n’existait plus aujourd’hui des auteurs de talent. Ça existe, mon cher monsieur, mais c’est sûrement pas en écoutant les radios commerciales qu’on risque de les découvrir. Il faut un supplément de curiosité, il faut aller vers Espace musique ou lorgner du côté de Monique Giroux à la Première Chaîne de Radio-Canada si on veut écouter autre chose que de la pop ou du soft rock, si on veut retrouver le plaisir de la chanson à texte.

Sauf qu’il est souvent plus facile et plus réconfortant de se réfugier dans les souvenirs et c’est sans doute pourquoi on a aujourd’hui des radios nostalgie, des revues musicales qui carburent au passé et des disques hommage qui actualisent, avec plus ou moins de doigté, les succès d’autrefois.

Québec s’apprête à basculer dans les années Joe Dassin : en octobre, le Capitole présentera un spectacle hommage qui devrait ensuite partir en tournée. On a déjà eu un aperçu de l’engouement du public pour les airs de Dassin avec le disque hommage sorti au printemps et dont Pierre Lapointe a tiré un joli succès en reprenant Dans les yeux d’Émilie.

Les Français et les Américains ont l’habitude de célébrer leurs grands avec des disques hommage, mais au Québec, ça se faisait habituellement sur scène, dans les festivals. Jusqu’à ce que GSI Musique parte le bal avec Jean-Pierre Ferland en 2004. « Les autres ont vu que ça marchait, alors ils ont suivi », nous dit Éric Hébert, le gestionnaire des disques chez Archambault Sainte-Foy.

On en a remis avec Jaune, revisité par des artistes de la nouvelle génération, et juste dans la dernière année, on a eu des relectures de Claude Léveillée, Serge Fiori, Raymond Lévesque et Paul Piché, dont l’œuvre a été massacrée.

Tous ces disques n’ont pas eu le même succès que Le Petit Roi, on s’en doute. Mais ça n’empêchera sûrement pas les maisons de disques de vouloir fouiller dans les souvenirs pour amener Vigneault, Dubois, Charlebois, Rivard ou Lavoie dans la bouche des jeunes. Tenez, même Luc de Larochellière s’apprête à souligner 20 ans de chansons avec ses succès réunis en une série de duos.

Parions que ça se vendra mieux que ses dernières créations. Pourquoi ? Parce que beaucoup d’acheteurs de CD ont justement perdu le fil de la nouveauté ; ils ont atteint l’âge de la nostalgie. Tout juste passé le cap de la trentaine…

Si ce n’était de mon travail, je serais sans doute plus nostalgique que curieuse. On s’embarque dans la famille et tout à coup, on a moins de temps (et d’argent) à consacrer à l’écoute de la musique. Si bien qu’on reste accrochés à nos vieux trucs. En plus, à l’ère de l’électro, du rap, du house, du post-rock, du hip-hop, de la nouvelle chanson française, de la pop alternative, du néo-trad et tutti quanti, qui a vraiment les moyens de suivre ?

Ça laisse flotter quelques questions. Qu’est-ce qui marquera les jeunes d’aujourd’hui dans cet univers éclaté où on devient si vite un vieux nostalgique ? Pour avoir une nostalgie demain, il faut que quelque chose ait le temps d’imprégner nos mémoires aujourd’hui.

Oui, daddy nostalgie, il y a encore des artistes de talent. Seulement, dans l’éclatement des genres, comment peuvent-ils laisser dans la vie des jeunes des traces aussi profondes que celles que Vigneault a marquées dans la vôtre et dans celles des gens de votre génération ?


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